Grecq_paysan__VdMDepuis l'antiquité le théâtre est lié aux masques. Grèce puis Rome... jusqu'à nos jours où l'on joue encore la commedia dell' arte, les masques ont accompagné une bonne partie de la création scénique. S'ils ne sont pas en parfaite continuité les uns avec les autres, ils obéissent à un certain nombre de critères communs.
Ce ne sont, pour la plupart, pas des masques de "personnage" au sens actuel du terme, mais des masques d'archétypes, pouvant jouer dans presque toutes les pièces. L'objet de ces trois articles est de décrire (sommairement) les principes conventionnels par genre et époque.

 

Les masques ont été probablement, au départ, des maquillages, puis des formes en matières végétales. Il ne nous en reste rien. La plupart des "masques" qui nous restent de l'antiquité ne sont pas faits pour être portés, ce sont des représentations des dits masques, souvent d'ailleurs en taille réduite. Les peintures de terres cuites nous en apprennent sur les modes de représentations, mais sur les personnages eux mêmes, le témoignage le plus précis est écrit, il est attribué à Julius Pollux, rédacteur d'un grand dictionnaire au IIè siècle ap. J.-C., Onomasticon* duquel les parties liées aux spectacles nous sont parvenues. La description qu'il y fait correspond à la tragédie et la comédie grecques (tardives il semble donc).

Tragédie:

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Il est recensé pour la tragédie 28 masques, dont 6 vieillards, 8 jeunes gens, 8 femmes et 6 serviteurs*.
Chaque catégorie met en valeur une sorte de hiérarchie bien codifiée en fonction de l'âge, de la noblesse de naissance ou d'âme. Les codes se font par des couleurs et des attributs: par exemple:

  • Chez les vieillards, l'homme blanc , héros de 60 ans a la barbe et les cheveux gris. Plus l'âge décroît plus les cheveux sont bruns, et les barbes courtes, jusqu'à devenir blondeur chez les plus jeunes "vieillards" (25-30 ans), l'homme blond et l'homme plus blond.
  • Chez les jeunes gens (18-20ans), imberbes, la hiérarchie porte sur la valeur et la vigueur: le vertueux est brun, les blonds crépus sont très jeunes et hautains, les sordide, pâle et quasi-pâle sont minces et maladifs (malades ou amoureux malheureux). Les cheveux doivent être assez long (attribut guerrier) et bouclés.
  • Les femmes sont représentées dans toutes les tranches d'âge de la vieille souffrante aux cheveux pendants  à la fillette. beaucoup ont les cheveux tonsurés ou rasés, rite qui se pratique pour le mariage, ou pour le deuil.
  • Les serviteurs (esclaves) ont soit les cheveux très courts, ou ramassés au sommet de la tête, soit un bonnet de peau. il y a trois hommes et trois femmes, du plus âgé à plus jeune. Le teint est rouge et les traits des masques peu flatteurs.

+ En plus de ces archétypes, somme toute anonymes, quelques masques individuels existaient:

  • Pour les héros aux attributs distinctifs (Minotaure , yeux crevée de Œdipe) et liés à l'épouvante.
  • Divinités de la nature (centaures, muses, nymphes, fleuves...)
  • Monstres et allégories (Thanatos, la Ruse, l'Ivresse...)

Les masques sont expressifs quoique figés: sourcil haut, yeux écarquillés, bouche grande ouverte marquent les sentiments d'horreur lié au genre tragique. Les cheveux peuvent être dressés sur la tête (onkos) pour accentuer l'expressivité.

Drame satyrique:

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les satyres (4 recensés) ont en commun le nez camard (écrasé), les oreilles pointues de chèvre, et les cheveux ébouriffés.

Comédie:

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- Comédie ancienne: (Aristophane)

Le genre, proche de l'art populaire, est moins figé, et l'invention y est plus grande. Le texte parle de trois catégories de masques:

  • les personnages fictifs (que je dirais grotesques), visages grimaçants ou à bouche énorme par exemple.
  • les portraits représentant un personnage connu et réel (homme d'état, savant...) de manière caricaturale.
  • les personnages fantastiques

Tournée vers un surenchérissement de détails et situations allant du bouffon au grossier, le genre est amené à s'assagir vers le milieu du IVè s. av. J.-C.

- Comédie nouvelle:

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Moins outrée que son "ancêtre", la comédie nouvelle renoue avec le système hiérarchisé des masques de tragédie, mais les détails y sont plus nombreux, sans pour autant atteindre une forme de réalisme, plutôt comme une caricature. Seuls quelques vieillards ou esclaves ont encore des formes grotesques mais non obsènes.

On dénombre 44 masques dont 9 vieillards, 11 jeunes-gens, 7 seviteurs mâles et 17 femmes. Les hommes ont le teint halé et souvent la barbe, les femmes, la peau blanche et les cheveux colorés selon l'âge.

Mais on remarque que les personnages ne sont pas seulement des catégories (âge, vitalité), mais des caractères: l'oncle grondeur, le jeune premier, le rustre, le flatteur, la fausse vierge...

  • De fait, des caractéristiques "psychologiques" sont présentes sur les visages: par exemple le père, débonnaire et généreux est souriant et le sourcil calme. Ou certains personnages peuvent avoir un pli au front en signe de réflexion et de sérieux.
  • Les émotions se marquent de manière exagérées. Par exemple Le vieillard principal a le sourcil droit levé en signe de colère et le gauche plat et calme: le comédien devant jouer avec le profil correspondant à l'humeur de la scène.
  • Des associations populaires deviennent elles aussi archétypales: les oreilles déformées  pour le parasite (qui se fait trop tirer les oreilles) mais aussi la rousseur pour les fourbes (comme un renard) ou le nez camard (comme le cerf) pour marquer la lubricité. de plus toute la panoplie des petites infirmités touchent les roles les plus burlesques, serviteurs louches, et/ou à demi chauves, la grosse vieille marquée de larges rides ...
  •  les rôles sont précisés par des accessoires à but de compréhension (bijoux dans les cheveux des courtisanes, bandeau pourpre pour les entremetteuses) ou pour servir le jeu (perruque qui glisse pour le capitan -ridicule fanfaron-)

Il n'en reste pas moins que ces masques servaient à tous les spectacles, ils n'étaient pas identifié à un rôle seul dans une pièce déterminée. Ce genre permit néanmoins le développement d'un vrai artisanat du masque et d'une créativité accrue.

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Le théâtre grec s'exporta vers l'empire romain, qui n'en appliqua pas tout à fait les mêmes codes, notamment en terme de masques. c'est ce sur quoi porte la seconde partie de l'article: ici

* références ci dessous issues du que sais-je? "le masque" déjà évoqué ici elles même basées sur le texte de O.Navarre, dans le dictionnaire des antiquités grecques et romaines, ed. Hachette 1886-1919