29 décembre 2011

Deux Livres sur les masques en Afrique

la mere des masques004Pour finir l'année, je vous propose un compte rendu de mes récentes lectures à propos des masques africains. J'avais envie de me confronter aux pratiques actuelles du masque en Afrique et aux dires des principaux intéressés, afin de donner un peu plus vie aux dits masques, de contredire ou de valider aussi certaines intuitions que j'avais à propos de ces pratiques.

J'ai donc choisi de m'y intéresser par le regard non d'experts en arts ou ethnologues, mais par celui d'africains (très probablement) initiés aux masques. J'ai donc choisi deux ouvrages: l'un par un dogon "La mère des masques" de Sekou Ogobara Dolo, interrogé et commenté par Catherine Clément et Dominique-Antoine Grisoni, au Seuil ; l'autre, plus "consistant" à mes yeux est dû à l'ivoirien Alphonse Tiérou "Paroles de Masques" sous titré "un regard africain sur l'art africain" est édité chez Maisonneuve et Larose.

la mere des masques001La mère des masques

Le livre trace beaucoup de ponts avec l'oeuvre de Marcel Griaule "Dieu d'eau - Entretiens avec Ogotemmêli" * de 1947. Néanmoins notre auteur ici est jeune, moins enseigné que le vieil Ogotemmêli (c'est lui qui le dit), et très respectueux de l'obligation de secret lié à tout ce qui touche aux masques.

Le livre survole des pensées et descriptions générales sur le Pays Dogon, comment on y vit, comment la vie traditionnelle s'organise, pourquoi l'auteur pense que son peuple n'est pas aussi misogyne qu'on le dit, etc. Je pense que c'est une lecture intéressante si vous projetez un voyage sur ces terres mythiques: il vous aidera à faire la part des choses entre les attractions à touristes qui minent les villages de la falaise ou les arnaques nombreuses de guides non dogons mais se prétendant tels, et la vraie vie des gens sur place.la mere des masques002

Concernant les masques, peu de choses, entre des intervention toujours pleines de non dits, par respect du secret, on y lira un ou deux chapitres et quelques allusions.

  • Le chapitre sur la société des masques décrit assez précisément une sortie de masque, quels ils sont, les raison de l'ordre des interventions de masques.
  • Il y a quelques détails sur les funérailles (où sortent aussi les masques)
  • ainsi que sur la mère des masques qui donne son nom à l'ouvrage (c'est un très long masque, pas vraiment porté, mais très puissant)
  • Il précise également le rapport des femmes aux masques: normalement interdites de toute approche d'un masque, il nous parle néanmoins des "soeurs des masques" qui peuvent en approcher, mais aussi des parades parodiant les masques par le femmes qui sont organisées pour les funérailles du Hogon (chef noble chez les dogons).
  • Ce qui n'est pas sans lien avec la légende de l'origine de la société des masques chez les Dogons, dont une femme est à l'origine... je vous laisse découvrir comment (à moins que vous en reparle plus tard)

Tout cela donne envie d'en savoir plus. Heureusement la bibliographie consacrée à ce peuple est particulièrement fournie, et cet ouvrage aidera peut-être à faire la part des choses entre le vécu des dogons et l'interprétation qui en est faite dans certains autres livres.

En résumé je dirais que "la mère des masques" est un livre de rencontre humaine, un peu carnet de voyage (les aquarelles de Catherine Clément qui parsèment l'ouvrage et dont j'illustre cet article y participent sans doute), avec ce qu'il y a de subjectif et d'incomplet, mais aussi d'attachant et de personnalisé. C'est un ouvrage facile et rapide à lire, pour l'intérêt envers ce peuple du Mali, mais pas particulièrement pour les masques.

 

la mere des masques001Paroles de masques

 Alphonse Tierou est chorégraphe, chercheur et auteur de diverses études. Il est originaire d'une famille de chefs traditionnels gardiens de masques de sagesse dans le pays Weon (ouest de la côte d'Ivoire) et vit à Paris. Il rassemble dans ce livre divers aspects du masque africain, en pays Weon, mais aussi d'autres régions quand il le peut, en lien avec la langue pour éclairer ses propos, et avec la danse.

Il dresse, pour chaque sujet, d'une part la vision "déformée" qu'ont construit les européens sur les masques africains (et autres arts d'ailleurs) et d'autre part sa vision, à lui, de l'intérieur, de manière parfois trop systématique et caricaturale (pour la première partie), quelque peu elliptique (pour la seconde). C'est néanmoins une approche parfaitement didactique, et très riche d'enseignements. Elle lui permet aussi de "tordre le cou" à quelques notions occidentales sur l'Afrique: par exemple les "fétiches", les "griots" ou les "masques passeport" n'existent tout simplement pas, ni dans les langues, ni dans les pratiques du continent.

En place, il décrit une société multiple et complexe, usant d'objets sacrés tout comme d'"art pour l'art", délectation gratuite de la beauté des formes, loin de l'idée du "tout fétiche" qui reste souvent associé à l'Afrique. Il replace donc différents objets et masques à leur juste place (masques de société des masques, masque miniature, masque accroché sur ne maison...)

Il parle aussi

  • des mythes de l'origine des masques dans sa région
  • des lois imposées dans la société des masques
  • la place des dites sociétés envers le reste de la société
  • des sorties de masque et du lieu où se réunissent les porteurs de masques avant ces dernières
  • de la symbolique importante des cercles, et bien d'autres choses.

 Il persiste bien des zones d'ombre, probablement due au respect du secret en vigueur dans les sociétés de masque.

Contrairement aux Dogons, les Weons laissent l'accès aux femmes dans la société de masques, elles peuvent porter les masques. Les masques de cette société peuvent également parler et chanter, ce qui est rare.** C'est donc une vision très ouverte et harmonieuse de la présence du masque en Afrique qui est décrite. Un regard apaisant.

Si cette lecture vous tente, vous pouvez consulter le blog de l'auteur (très succinct) et cette vidéo où il est interviewé

Notes:

* Vous pouvez consulter ce livre sur ce site de l'université de Quebec : c'est une aide précieuse, néanmoins le droit d'auteur n'étant pas le même de l'autre côté de l'atlantique, veillez à respecter les droits d'auteurs relatifs à votre pays, je ne suis pas sure qu'ils soient libres en France (à vérifier avant de télécharger!).

** A ce propos vient de sortir "Le chant du masque. Une enquête ethnomusicologique chez les Wè de Côte d'Ivoire" par Aurélie Mongis dont je parle sur cette page

 

Posté par voixdumasque à 20:23 - - Commentaires [0]
Tags : ,


01 novembre 2011

Sommaire de la catégorie masques rituels

Posté par voixdumasque à 02:07 - - Commentaires [0]
Tags :
18 juillet 2011

DOGON - exposition au musée du quai Branly

Dogon_affiche"Pays Dogon", ce terme signifie pour beaucoup un lieu d'Afrique (Mali aujourd'hui) étrangement protégé dans sa culture première, riche d'une connaissance, d'une cosmogonie, d'une spiritualité hors du commun. Ce pays qui n'en a jamais vraiment été un sur les cartes a gagné ses lettres de noblesse par un nombre d'études important et par les auteurs célèbres qui l'ont mise en avant (Marcel Griaule, Michel Leris, Jean Rouch entre autres).
Dans les faits rien ne dit que cette culture africaine soit plus riche ni plus admirable qu'une autre, mais elle produit nombre d'artefacts durables qui en leur temps surprirent les explorateurs qui en ramenèrent beaucoup la popularisant auprès de leurs contemporains et elle a longtemps été quasiment la seule à être si respectueusement étudiée par nos concitoyens français.


Pour en revenir à l'exposition "Dogon"* du musée du quai Branly, contrairement au singulier un brin restrictif du titre, elle a l'élégance de mettre en avant la complexité, la variété et l'impermanence des Dogons et de leur art: complexité et variété en décrivant les différences propres à chaque région du "pays", tant historiques que stylistiques, impermanence par conséquent expliquant les successifs peuplements et appropriations culturelles, mais aussi par un court film qui montre que les plus anciennes statues avait une teneur et une fonction bien différente des plus récentes, qui elles ont été documentées par les ethnologues, et autres observateurs. Ces peuples évoluent, leur croyances et rites également, comme tout peuple, et continue, qu'on le déplore ou non, son évolution, par des actions de plus en plus orientées vers l'animation touristique loin des anciens rites étudiés par nos hommes de science (si j'en crois quelques témoignages que j'ai eu de la région où je ne suis, pour ma part, jamais allée). Mais revenons au sujet...


L'exposition compte trois parties: les sculptures, région par région, dans la grande salle ouverte sous la rampe, lesDogon_porteur_de_masque_VdM masques dans la seconde salle, puis les objets quotidiens dans une galerie "de curiosité" en fin de parcours.


Vu le propos de ce blog, je passerai très vite sur la première salle aux sculptures remarquables classées par région, style, peuples, marquant la diversité de la production et ne vous ferai partager que celle ci-contre:

- porteur de masque - Bombou-Toro - XVIII-XIXè siècle -collection particulière.


Dogon_visages_forg_s_VdMDu côté de la galerie, la scénographie évoque les salons bourgeois et les commodes Louis XV où se retrouvèrent sûrement nombre d'objets africains au début du XXè siècle, mais ce décor n'est guère propice à plonger dans une culture si lointaine et m'a rendu ces objets moins parlants je pense. Dans la partie consacrée aux forgerons, la confrérie la plus crainte et respectée, je mettrai en avant ces jolies oeuvres de métal en forme de visage et non de masque.


Entre les deux, une salle met agréablement en valeur les masques, tenus en hauteur et donc sans l'écran de la vitrine, nous laissant en face à face avec la matière et les formes souvent très parlantes. La possibilité de les voir de tous côtés rajoute à l'appropriation qu'on peut se faire des uns ou des autres.

En cette salle, plus de culture Djennenké, N'Duleri, Komakan ou Tellem... ce sont des masques Dogon, au singulier, point. A lire les cartels un peu succincts, beaucoup sont issus de collections privées françaises ou étasuniennes sans autres mentions, l'autre partie provenant du fond du musée et en grande majorité ont été rassemblés dans les années 30 par Marcel Griaule lors de la mission Dakar-Djibouti (1931-1933) et des suivantes. Cette mission a fourni des pièces au Musée de l'homme, ramené des choses (et surement des danseurs aussi!)à l'exposition coloniale de 1931. On peut supposer que quasiment tout provient de la falaise de Bandiagara, essentiellement dans la région de Sanga, Ireci, Ogol... en territoire Bombou-Toro et Niogom si je suis les indications de la carte fournie dans l'exposition. Seules les oeuvres du musée sont localisées.


La manière dont sortent/dansent ces masques est en partie montrée dans le film (des extraits) de Jean Rouch "le Dama d'Ambara" (1974). A l'entrée des morceaux de la falaise de Songo/Songho (plus au centre du pays Dogon) recouverte de peintures rituelles représentant, symboliquement, les masques pour les initiés.

Dogon_falaise_et_kanaga_VdM Dogon_h_VdM
Falaise_de_Bandiagara

(la falaise de Songho en 1931)

(cliquez sur les images pour lire les agrandir)

Je ne peux donner que peu de commentaires sur ces oeuvres très diverses et impressionnantes, l'exposition n'en fournissant elle même que très peu. Je me contente donc de photos, et, petite recherche à l'appui, d'images de la mission Dakar-Djibouti 1931-1933 montrant un certain nombre de ces masques portés, comme il convient, avant d'être ramenés dans nos musées.
Dogon_Kanaga_VdM jdogon_1931001

jdogon_1931013Dogon_cervid__VdM 

Dogon_Ca_man_et_vache_VdM Dogon_hy_ne_VdM

 Dogon_Jeune_fille_aux_cauris_profil_VdM Dogon_Jeune_fille_aux_cauris_VdM

jdogon_1931015

Dogon_goitre_VdM Dogon_orphelin_VdM

jdogon_1931009 Dogon_satimbe_VdM

Dogon_oiseau_anko_VdM Dogon_soo_VdM  Dogon_singe_noir_VdM

Et le plus impressionnant je pense: le singe blanc, aujourd'hui comme en 1931.

Dogon_singe_blanc_VdM Masques_Dogon

jdogon_1931005

(ci-dessus: masque de chasseur, le singe blanc, et deux antilopes)

En complément vous pouvez:

- lire DIEU  D’EAU, entretiens avec Ogotemmêli par Marcel  GRIAULE (1898-1956) disponible sur ce site
- vous donner envie de voir "le Dama d'Ambara" de Jean ROUCH en regardant ce court extrait
- chercher en bibliothèque volume 1 de la réédition aux editions skira de la revue Minautaure n°1 et n°2 avec notamment des textes sur les Dogons de Michel Leris et Marcel Griaule.

Et revenir sous peu sur ces pages pour lire quelques extraits d'un des articles consacré à la fabrication rituelle des masques chez les Dogons.
EDIT: voici qui est publié ici: teinture des masques dogons

Pour le reste je vous laisse faire votre propre bibliographie, la liste serait trop longue...

* L'exposition Dogon se tient au musée du Quai Branly à Paris jusqu'au 24 juillet 2011

Posté par voixdumasque à 01:08 - - Commentaires [0]
Tags : ,
17 avril 2011

Dans le blanc des yeux - masques primitifs du Népal

affiche_dans_le_blanc_des_yeuxJ'ai décidément beaucoup de retard dans mes comptes rendus d’exposition: il faut dire que l’année a plutôt bien commencé pour les amateurs de masques. Mon rattrapage de printemps démarre donc avec ce «dans le blanc des yeux» qui a fermé ses portes au Musée du Quai Branly le 9 janvier 2011.

Sous cette appelation, nous découvrions une vingtaine de masques de sociétés tribales du Népal. Ils correspondent à une donation du collectionneur et écrivain, Marc Petit qui a commencé à rassembler ce type d’objets dès les années 80, alors que ces pièces étaient encore ignorées des occidentaux.

     InconnusblcDyeux_222_VdM
Le Népal est un pays qui subit fortement l’ombrage de la Chine et de l’Inde, ces immenses voisins, ce qui explique sans doute la méconnaissance de sa culture singulière. Une fois fait abstraction des influences hindouistes et bouddhistes, les coutumes, rites, croyances ou mythes de ces peuples chamaniques ne sont pas renseignés. De fait, les objets
issus de cette culture nous restent inconnus, voire méprisés.

     De là à dire
Si l'on en croit les panneaux d’information dans l’exposition et une partie du hors série beaux-arts (seul catalogue), ces objets seraient grossiers et peu enclins à susciter intérêt des occidentaux: créations marginales et peu ouvragées, ils s’apparenteraient à un art brut, des objets populaires frustes sans grande valeur ethnologique et encore moins artistique.

ablcdesyeux_243_Vdm     Force
Bien entendu, ce n’est (heureusement) pas l’avis du collectionneur, ni de ceux qui l’ont suivi (voir l’exposition à la galerie Durand-Dessert à Paris de la collection himalayenne des galieristes). A en juger par l‘impression laissée par ces objets (soigneusement choisis), leur aspect d’art brut n’en est pas moins de l’art, s’en dégage une force universelle, quasi-enfantine, immédiatement parlante.

     stylistique
Les oeuvres présentées sont faussement simples, des masques de bois peint, «trois trous» (yeux-bouche), et d'apparence brute. Néanmoins la matière laisse paraitre nombre de couches résineuses, de suie, voire de couleurs. Les matières rapportées (poils, métaux...) contribuent à consolider l’effet sauvage des formes. Il semble évident que la grossièreté des matières, comme celle des volumes, est voulue. La prouesse technique n’est pas l’aspiration des concepteurs.

     Personnellementablcdesyeux_229_Vdm
J’ai été particulièrement touchée par les plus «bruts» d’entre eux: il m’apparaissent comme une pulsion (toute humaine) de tracer dans un morceau de matière trouvée (ici du bois ou de la racine) un visage humain. Cette pulsion de «donner forme à l’informe» qui perdure au moins depuis les temps préhistoriques et les dessins d'animaux gravés sur les roches
les plus suggestives, semble avoir ici son pendant en masque. Que le sens soit de révéler l’esprit de la nature contenu dans le bois ou un simple jeu de forme, il utilise un langage des plus universels. Les matières rocailleuses me paraissent travaillées pour mettre en valeur l’élément brut, ces masques sont comme minerais, charbons ou racines, qui pourraient quasiment émerger tels quels de la terre.

ablcdesyeux_041_Vdm     Scénographie
La scénographie nous permettait de visualiser ces masques de devant comme de dos (de profil pour ceux en bout de ligne ce qui manquait pour les autres), laissant apparaître le travail d’évidage du bois pour placer les visages à l’intérieur: celui-ci m’a paru assez finement réalisé, attestant de la volonté, sur certains modèles, de laisser les formes les plus grossièrement taillées à l’extérieur. Le concept était de nous laisser à la fois être le regardant et le regardé de ces masques. un peu théorique vu l’épaisseur des vitrines...

    Joie simple
Pour moi ce fut une joie simple de contempler ces masques sans être influencée par quelconque connaissance d’histoire, de contexte, de discours ethnographique. Il nous reste à deviner, ou mieux, accepter, ces formes issues d’une culture orale. Ils sont comme la nature elle même, beaux, forts, simples, évidents, insaisissables. Il véhiculent avec un «bon sens» joyeux, le rapport ténu entre l’homme et le monde naturel. Car la majeure partie des masques sont de registre comique, ou grotesque, et ils semblent bien rire de nous, humains si complexes, torturés par la soif d’explication.

ablcdesyeux_026_Vdm Masque_de_danse__personnage_masculin_mus_e_du_quai_Branly_photo_Thomas_Duval blcdesyeux_118_Vdm

Posté par voixdumasque à 22:12 - - Commentaires [0]
Tags : ,
04 décembre 2010

La fabrique des images, chefs d'oeuvres?

fabriqueDrôle d'idée... voilà que je viens vous parler de l'exposition du musée du quai Branly "la fabrique des images" et mon discours me mène à évoquer la précédente exposition visitée, à savoir "chefs d'œuvres?" au centre Pompidou de Metz.
A priori peu de choses communes entre un accrochage à visée ethnographique et l'inauguration d'un musée d'art contemporain. Pourtant achoppement et divergences enrichissent les propos mutuels.

Il ne s'agit pas proprement là de masques, mais des contextes possibles dans lesquels peuvent naitre des masques rituels... ou masques d'exposition. Et quelques beaux spécimens tout de même.

LA FABRIQUE DES IMAGES
L'exposition, et ce pourquoi j'avais envie de m'y plonger, essaye de classifier les modes de pensée, de croyance et formes d'art qui en découlent, en 4 catégories, soulignant à quel point une œuvre ne parle pas d'elle même mais ne peut être envisagée que dans un contexte défini. En général tout ce qui m'aide à relativiser la culture dans laquelle je baigne me ravit. J'en attendais quelques clés synthétiques pour aborder les cultures autres.

Je ne sais si la tentative est vaine (toutes les cultures du passé et du présent en 4 groupes) pas aboutie, trop complexe ou a contrario trop simplifiée, mais à défaut de clarifier notre approche des œuvres, l'exposition m'a parue complexifier leur perception. En mêlant spiritualités, conception de l'être au monde, forme artistique, et le tout lié à une terminologie connue mais pas forcément dans le contexte proposé, l'on ressort perdu, voire brusqué et, plus grave, sans les clés de compréhension escomptées.

Pourtant ça commençait bien: au début du parcours une introduction résume très synthétiquement les catégories proposées, avec un séduisant effet type tableau à double entrée :

  • animisme: "façon de combiner les ressemblances morales et les différences physiques" (entendez: l'âme est aux animaux, plantes et éléments comme aux hommes)
  • naturalisme: "façon d'articuler les différences morales avec les ressemblances physiques" (comprenez: les hommes sont les seuls à avoir une âme mais ils partagent des caractères physiologiques avec les autres êtres)
  • totémisme: "façon de mettre en avant les ressemblances morales et les continuités physiques" (soit: un groupe est de même essence et de même substance que l'ancêtre totémique dont il est issu)
  • analogisme: "façon d'additionner les différences morales et les différences physiques" (en fait: tout est différent mais des ordres communs réunissent les particularismes)

Au delà de la joliesse de la classification, de la stimulation intellectuelle de ces définitions, et bien que celles-ci ne soient pas incompatibles avec les définitions d'un dictionnaire commun, on perd le fil quand on voit que ne sont pas proposées les œuvres que l'on croit d'une catégorie dans celle ci... Exemple le plus frappant, les œuvres amérindiennes ne sont plus, ici, totémiques, mais animistes. Et les seuls totémiques seraient les aborigènes d'Australie. Une catégorie sur quatre pour un seul peuple du monde? Alors que par exemple l'analogisme (la notion la plus intéressante des quatre je pense, car ne faisant référence à rien d'autre de connu) englobe les cultures des continents asiatiques, sous-continent indien, Afrique et Europe - cette dernière scindée avec la lignée réaliste, bien entendu, qui est circonscrite et géographiquement et historiquement, contrairement aux autres cultures où l'histoire ne semble pas intervenir...

Bref je ne conteste en rien ces classifications, je n'ai pas les connaissances nécessaires pour le faire, et les définitions sont pertinentes à mes yeux, mais je reste dubitative sur les termes employés a fortiori dans le contexte forcément vulgarisateur d'une exposition: notamment le totémisme gagnerait à porter un nom adapté aux cultures aborigènes (pour le commun des mortels, y compris vous à 10 ans, le totem est lié à l'Amérique du nord!).

Je ne comprends pas non plus l'association de l'animisme au chamanisme. Toutes les œuvres présentées dans cette catégorie m'ont d'ailleurs parues conformes à ce que j'ai appris être le chamanisme, lié à "l'ancêtre" animal, alors que l'animisme, au sens où je le connais (je me trompe peut-être), serait liées à des rituels mettant en scène l'esprit d'ancêtres, voire de contemporains, humains symboliques et historiques et non forcément d'animaux. De fait les œuvres africaines, peu présentes, ne le sont d'ailleurs que comme analogistes et non animistes... (Je rappelle que dans le dictionnaire on place à côté de religion pour plusieurs pays africains le terme officiel: "animisme". Les voici reclassés?)

Et enfin, qu'advient-il de tout ce qui ne rentre pas dans ces catégories, surtout le monde contemporain occidental, n'existe-t-il pas? où l'invention de l'art "pour l'art" sortirait-il le chef d'œuvre moderne des classifications anthropologiques?

Si l'exposition a une qualité c'est bien de nous faire reconsidérer tous nos acquis! Elle ouvre des champs immenses de questionnement terminologique... on oublie les termes donc, et on se concentre sur le sens des définitions... ce qui n'est pas une mince affaire déjà, mais bien passionnant, et bien vite on calme les neurones du cognitif pour profiter du plaisir à voir de superbes pièces. Après tout, pas de catégorie pour l'admiration!

Les masques dits animistes sont (entre autres):

la_fabrique_08_VdM la_fabrique_0__VdM

la_fabrique_03_VdM la_fabrique_04_VdM

la_fabrique_02_VdM la_fabrique_10_VdM

Ils jouent tous sur l'indifférentiation homme-animal.

les masques analogistes sont:

la_fabrique_06_VdM la_fabrique_09_VdMla_fabrique_01_VdM   la_fabrique_07_VdM

Ils mêlent des éléments variés par analogie à d'autres systèmes (par exemple macrocosme - ciel - et microcosme - corps humain-)

et c'est presque tout pour les masques, l'objet étant absent du totémisme et du réalisme, mais de nombreux autres chefs d'œuvre sont à apprécier sur place.

Et de CHEFS D'OEUVRES il était question, au centre Pompidou Metz pour l'exposition d'inauguration. Et dans chef d'œuvre, il y a ... chef, à savoir tête... et le conservateur du lieu n'est pas passé à côté.

chef_d_oeuvres_08_vdm chef_d_oeuvres_07_vdm chef_d_oeuvres_04_vdm

Si musée d'art contemporain soit-il, l'exposition a misé avec bonheur, sur la diversité, l'interprétation du chef d'œuvre au fil du temps et des cultures, sans catégorisation aucune. Les explications de chaque salle restent néanmoins claires, et l'on se plait à osciller du chef d'œuvre de compagnon à des décor d'artistes modernes, de l'artisanat au design de masse, de la production artistique "de bon goût d'époque" à des pièces reconnues comme exceptionnelles pour l'histoire de l'art, puis à la parodie contemporaine. Les chef d'œuvre d'architecture (maquettes) répondent au chef d'œuvre qu'est, aussi, la construction gracieuse de Shigeru Ban, qui sait mettre en valeur les chefs d'œuvre patrimoniaux de la ville, cathédrale et quartier impérial. Tout est mis à même niveau, sans piédestal ni courbette, et libre à chacun de trouver un objet plus essentiel que l'autre ou l'inverse.

chef_d_oeuvres_05_vdm chef_d_oeuvres_10_vdm

chef_d_oeuvres_09_vdm chef_d_oeuvres_01_vdm

De fait, l'exposition arrive à rester agréable, pédagogique, accessible (effet de nouveauté, beaucoup de personnes qui ne vont jamais au musée ont vu l'exposition, et en ressortent ravis), mais aussi riche et sensible. Car elle parvient à ne pas parler qu'au cogito justement. Et c'est peut-être le propre d'un chef d'œuvre, que, malgré l'époque, le lieu, la fonction, la culture précise de sa création il peut parler au delà des espaces et des temps à d'autres humains, si dissemblables. Le spectateur d'une œuvre, en chef ou pas, en reste un co-auteur, et sa lecture appartient à sa culture propre, en subjectivité assumée.

chef_d_oeuvres_12_vdm chef_d_oeuvres_02_vdm

chef_d_oeuvres_13_vdm  chef_d_oeuvres_14_vdm

Cet étrange dernier masque, ci dessus, est composé par Patrick Neu en... ailes d'abeilles (et je précise qu'il y a beaucoup, beaucoup d'autres choses que des masques et des têtes dans l'exposition, mes photos restent ciblées sur mon sujet voilà tout)

Petit clin d'œil final, même certaines œuvres, s'exposaient... masquées

chef_d_oeuvres_15_vdm

En conclusion, j'apprécie particulièrement l'audace du centre Pompidou Metz de poser côte à côte ainsi œuvres majeures et moins connues, productions humaines de tous temps, lieux et finalités, au delà des présupposés et hiérarchies classiques de l'histoire de l'art. Il reste que l'on ne peut aborder chacune des œuvres de la même façon, car pour celles dont l'origine nous est lointaine on ignore (à moins d'être spécialiste) trop de choses du contexte dans lequel elle a été produite. L'important alors est de savoir... qu'on ne sait pas, pour l'autre, ce qu'elle est.

C'est ce à quoi s'attache la fabrique des l'images: la dernière salle vise à juxtaposer des objets assez similaires dans leur forme, mais qui appartiennent à des cultures différentes: le sens ne peut être le même, la valeur bien différente de celle qu'on perçoit de prime abord. L'esthétique, le sujet, la technique,ne sont pas des critères de jugement suffisants. Il faut considérer le mode de pensée du peuple dont l'œuvre est issue pour en percevoir l'intérêt. Malheureusement on n'entre pas dans une pensée étrangère en quelques mètres d'exposition...

Pour en apprendre plus sur la fabrique des images et approfondir le propos:

le blog de l'exposition

Des écrits (ici et) et conférences du commissaire d'exposition

informations pratiques pour y aller: le site du musée du quai Branly

Pour chef d'oeuvres?

le site du centre pompidou de Metz

Vous l'aurez compris, la paresse de ce début d'hiver m'a poussé à vous faire part de ma prose avec un article au lieu de deux, histoire de résorber l'immense liste de posts à finir pour nourrir ce blog... Si vous êtes parvenus jusque là, bravo! ... et à bientôt!

Posté par voixdumasque à 00:35 - - Commentaires [0]
Tags :
16 octobre 2010

Un masque de Jaques Chirac devient masque rituel

chirac J'avais déjà repéré dans la dernière revue Gradhiva (éditée par le musée du quai Branly) un article sur l'utilisation d'un masque de type farce et attrape de Jaques Chirac dans des véritables danses rituelles au Gabon. Je pensais vous en parler, mais il se trouve que d'autres le feront mieux que moi:

Ecoutez tant qu'il est temps l'explication dans l'émission de Catherine Clément, Culture de soi, culture des autres sur France Culture du 13 octobre 2010.

Et surtout, allez voir danser ce masque sur le site de Gradhiva, et revenez m'en dire des nouvelles.

A bientôt

« Masque Chirac et Danse de Gaulle », Gradhiva, 11 | 2010,


Posté par voixdumasque à 01:03 - - Commentaires [2]
Tags : , ,
22 septembre 2010

Expositon fleuve Congo

1c724824a7C'est pleine d'envies de voyages que j'embarquais vendredi pour l'exposition "Fleuve Congo" * en mezzanine du musée du quai Branly à Paris.
Il s'avère que j'ai eu le privilège de voguer quelque (petit) peu sur le Congo et l'Ogooue, et de fréquenter quelques villes de ces régions, je rêvais donc à une ballade le long des larges fleuves dans la jungle dense, ou moins dense...

Que nenni. Point d'exotisme. La région dont parle l'exposition semble s'appuyer sur une des zones de répartition de la langue Bantoue (ça fait moins rêver dit comme ça). Même si les langues, comme les hommes, peuvent, effectivement, emprunter les fleuves, l'exposition semble faire peu de cas des rives, de leurs paysages, et des coutumes qui y sont liées.

Les pays les plus représentés sont le Gabon (qui n'est pas traversé par le Congo, mais par l'Ogooué, un autre fleuve) et la République démocratique du Congo. Les thèmes, donc, loin d'être géographiques ni hydrauliques, se répartissent en:

- les masques "en cœur" (bien que pas seulement) ;

- les figures de reliquaire

- l'image de la femme.

Un espace est consacré à des données "historiographiques" sur la "découverte" du Gabon et des deux Congo par les occidentaux à partir du 19è siècle. C'est la seule partie de l'exposition a avoir (à ma connaissance) bénéficié d'un papier d'explications. Il s'agit d'une chronologie somme toute anecdotique, inutile à la compréhension des œuvres exposées, et dont l'"européanocentrisme" me laisse perplexe.

A part ça, tout manque cruellement d'informations. Voulaient-ils vendre leurs audioguides? En tous cas les cartels m'ont laissée sur ma faim, et le public semblait se ruer devant les vidéos pour en apprendre un peu plus, et ils avaient raison. Quitte à être bougonne, autant aussi dire que je regrette certaines vitrines en plexiglas éclairées par le dessus qui laissent de vilaines ombres de jointures sur les œuvres.

Décevante, alors, cette exposition?

NON. L'exposition présente beaucoup de pièces, et de très belles pièces, dont nombre de masques. Ceux-ci sont souvent fort connus (par moult parutions en catalogues) car provenant des collections du musée et de quelques autres institutions célèbres. Il reste néanmoins des œuvres de qualité issues de collections particulières et autres découvertes.

L'impression générale est d'être en présence d'une majorité de chefs d'œuvre, soigneusement sélectionnés, variés, avec peu de redites. L'exposition est riche, et la visite mérite du temps. Il s'agit bien d'une expositions d'œuvres de musées, exposée comme telles, et donc pas une exposition à portée ethnographique.
Sont représentées dans l'exposition des oeuvres: Kwele, Teke, Lega, Bembe, Fang, Kota, Hemba, Punu, Phemba, et Luba. (j'en oublie peut-être?)

Voici en image ma sélection, avec quelques rapprochements esthétiques ou thématiques.

C'est à dessein que je ne commente pas. Par contre je ferai un article sur les masques de cette région sur ces pages très prochainement.

Masques en cœur

Congo_kwese__VdMCongo_lega2__VdM

Masque Kwese - RDC - coll. particulière            Masque Lega - RDC - Coll. particulière

Congo_Lega__VdM Congo_fang_kwele__VdM

                Masque Lega - RDC -                              Masque Fang - Kwele - Gabon - Coll. particulière

Musée royal de l'Afrique centrale, Tervuren

Masques janiformes (voir définition ici)

Congo_janus_ngontang_fang__VdM Congojanus_bemba__VdM

Masque-heaume Ngontang - Fang                        Masque janiforme Bembe - RDC

Gabon - Coll. particulière                                      Coll. particulière

Masques animaux

Congo_yaka_nkanu__VdM  Congo_gong_kwele__VdM

Masque heaume hibou - Yaka nkanu                    Masque gorille Gong - Kwele 

RDC - coll. particulière                                           Gabon - Coll. particulière

Masque homme et animal

Congo_kwele__VdM  Congo_yaka__VdM

Masque à cornes anguleuses - Kwele                    Masque heaume avec antilope - Yaka

République du Congo                                           RDC - Musée du quai Branly

Muséum d'histoire naturelle de la Rochelle

Masques féminins

Congo_Okuyi_Punu__VdM 

Masque de danse Okuyi - Punu - Gabon - Coll. particulière

Autres masques anthropomorphes
Congo_kuba__VdM  Congo_vili_kongo__VdM
Masque Kuba - Mushenge - RDC                           Masque Vili - Kongo - RDC
Musée du Quai Branly                                          
Musée du Quai Branly

Films:
dans la petite salle, dite "boîte", un peu à part de la partie reliquaires, ne manquez pas, le film projeté en noir et blanc. Il s'agit de Disoumba , Liturgie musicale des Mitsogho du Gabon central de Pierre Sallée

200000004940000000792

Il y a deux brèves apparitions des masques qui dansent, dans le contexte rituel, de nuit, à la lueur du feu: cela donne une autre valeur aux objets admirés en vitrine, une idée de ce que ça fait quand ils sont parés de leurs fibres de costume, en clair obscur, animés d'un mouvement permanent et non humain.

Est également projeté un peu avant un extrait de L’esprit de la forêt de Jean-Claude Cheyssial.

Pour finir

mon petit préféré, pour son étrangeté, sa grande simplicité, le jeu de la lumière dans les trous (même si c'est pas fait pour), sa grâce épurée:

Congo_mbole__VdM Masque facial Mbole - RDC - Coll. Particulière

Bien entendu, il y a aussi de très beaux reliquaires, et d'autres sculptures diverses tout aussi dignes d'intérêt, mais étant donné l'objet de ce blog et la nécessité de faire un choix, je vous laisse découvrir pas vous même cet autre aspect de l'exposition.

*Exposition Fleuve Congo:

du mardi 22 juin au dimanche 3 octobre 2010

Musée du quai Branly, à Paris

Posté par voixdumasque à 21:18 - - Commentaires [0]
Tags : ,
16 octobre 2009

Gorgone Méduse: la mort dans les yeux

Meduse__mus_e_de_SoussePour aborder le masque dans la culture de la Grèce antique, je me suis penchée sur les dieux à masque et en particulier Méduse, une des trois Gorgones (ou Gorgô) avec Sthéno et Euryale. Afin d'approfondir le rapport entre ces divinités et le masque j'ai lu le livre du célèbre helléniste Jean-Pierre Vernant: la mort dans les yeux*.

Le propos du livre porte sur les dieux-masque, divinités qui peuvent être représentées par le seul masque. L'auteur isole ainsi Dionysos, Artémis et Gorgô. La démonstration met en avant le lien entre les masques et l'altérité, et plus précisément la frontière entre le même et l'autre.

Gorgo_ArtemisDionysos_VdM

Dionysos, le plus connu, se place sur la zone d'étrangeté dépaysant l'humain de ses actions quotidiennes (déguisement, ivresse, jeu, transe, délire extatique...). C'est une altérité qui regarde vers le haut.

Artémis, elle, préside au monde sauvage, et plus encore aux zones limitrophes, aux points de rencontre entre sauvage et civilisé. Elle accompagne ainsi les naissances, les rituels initiatiques du passage de l'enfance à l'âge adulte, à la chasse qui confronte humain et animaux sauvages, à certains aspects de la guerre et du combat. Elle peut également être rapprochée d'une altérité qui atteste d'une d'une capacité de tolérance. C'est une altérité que l'on peut qualifier d'horizontale.

En règle générale, le masque est un objet de possession: "Porter un masque, c'est cesser d'être soi et incarner, le temps de la mascarade, la Puissance de l'au delà qui s'est emparée de vous, dont vous mimez tout ensemble la face, la gesture et la voix. Le dédoublement du visage en masque, la superposition du second au premier qui le rend méconnaissable, suppose une aliénation par rapport à soi même, une prise en charge par le dieu qui vous passe la bride et les rênes, qui vous chevauche et vous entraine en son galop ; il s'établit par conséquent, entre l'homme et le dieu, une contiguïté, un échange de statut qui peut aller jusqu'à la confusion, l'identification, mais dans cette proximité même s'instaure l'arrachement à soi, la projection dans une altérité radicale, la distance la plus grande, le dépaysement le plus complet s'inscrivant dans l'intimité et le contact."*

Et Gorgô?

Gorgo_Gorgone__VdM

Les Gorgones sont laides, grimaçantes, et tellement puissantes qu'elles ont le pouvoir de pétrifier qui les regarde.

Des trois Gorgones, seule Méduse est mortelle. Elle sera décapité par Persée, qui se servira de sa tête coupée accrochée sur son bouclier pour s'emparer de sa capacité de fascination.

Gorgo_Pers_e_VdM

D'initialement femme à tête de Gorgone, elle ne devient que cette tête, coupée de tout corps, une sorte de masque: le Gorgoneïon.

Gorgo_Gorgoneion_VdM 

Cette représentation de tête de Meduse servira longtemps à orner tout bien précieux, des frontons des temples au simples jarres, comme attribut protecteur. Elle est attestée depuis les VIIè siécle avant J.-C. avec des critères constants:

Elle ne peut être représentée que de face: Elle ne laisse à l'humain aucune possibilité d'esquive de son regard qui pétrifie.

Sa face est entourée de cheveux (blonds) ébouriffés (en lien aux jeunes guerriers, alors aux cheveux longs, en furie sur le champs de bataille), parmi lesquels sortent des têtes de serpents. Parfois s'ajoutent (pour elle ou ses sœurs) ailes, flammes, des serres ou défenses de sanglier. D'autres rapports aux chevaux et aux chiens sont évoqués.

Souvent elle tire la langue, ce qui pourrait être rapproché d'un appendice phallique. Mais contrairement à la vigueur des satyres (masculins), ou au grotesque de Baubô (féminin) elle ne prête pas au rire, mais à un sentiment de terreur.

Son visage est sonore: il lâche des cris aigus, inhumains, des hurlements de mort, des plaintes nocturnes. Les serpents claquent ou grincent des dents. On lui trouve aussi des liens avec la flute, dont le son aigu se rapproche du sifflement des serpents, et apparait comme le plus étranger à la voix humaine, à la parole articulée (impossible de parler en jouant de la flute). De plus l'usage de cet instrument déforme le visage, et le rapproche de la grimace du monstre.

Gorgo_bouclier_VdM

Elle vit dans le noir, sous terre, est liée aux terreurs nocturnes. Son rôle est de garder l'entrée du royaume des morts, comme Cerbère en interdit la sortie. De son fait, donc, nul vivant ne peut y pénétrer.

Elle se tient donc dans cette limite entre la vie et la mort, mais elle est aussi bien dans les confins de confusion entre homme et femme, entre humain et animal, entre jeune et vieux, entre céleste et infernal... Elle est l'altérité radicale, l'impensable et l'indicible, celle qui projette vers le bas.

Le Gorgoneïon, est donc un masque, mais un masque qu'on ne peut porter sur soi. Rien qu'à le voir, le regard est pris dedans. De la seule confrontation nait la fusion entre le soi et l'absolument autre. Son œil fixe est le contraire du regard. Comme une symétrie parfaite, elle laisse l'humain immobile, coupé de ses sens, en double d'elle même. Elle devient le reflet du fantôme que le regardeur est devenu face à elle.  Il est dès lors, l'humain dans l'au delà, l'humain dans le monde de nuit de la Gorgone.

*Jean-Pierre Vernant ; la mort dans les yeux ; coll. textes du XXè siècle ; Hachette ; 1985 ; citation p.80-81

Posté par voixdumasque à 23:37 - - Commentaires [0]
Tags : , ,
10 septembre 2009

introduction aux masques africains

Parler de masques africains, revient à parler d'un art, d'une pratique rituelle, qui est, non seulement, présente qu'en Afrique sub-saharienne, mais, de plus, n'est pas attestée sur tout le continent, loin s'en faut. (voir carte ci dessous)

AfriqueCartmasquesVdM
Ce à quoi il faut préciser que la tradition des masques reste essentiellement rurale, et n'apparaît que très peu, voire pas du tout, dans les villes. Et à chaque région, à chaque époque les masques peuvent remplir des rôles très divers, ce qui devrait interdire de faire des généralités.

Ce qu'est un masque africain:
Pour le visiteur de musée, un masque africain, c'est une sculpture, généralement en bois, portée sur le visage ou la tête. Pour les ethnies qui pratiquent les danses masquées le masque est constitué de la totalité du costume, tout ce qui cache le corps, ce qui le déforme (échasses par exemple), ce qui le pare, ce qui le rend sonore (grelots, clochettes, rhombes...), les bâtons de danse, la danse elle même, et les musiques qui l'accompagne. C'est la dénomination du "personnage" (le terme est inexact pour le contexte) en son entier et de ses manifestations possibles.

afr_masqvivant_VdM

A tel point que même sans visage sculpté, on est toujours en présence d'un masque.

                                            afr_masktissu_VdM

De plus le masque est véritablement ce qu'il incarne: l'ancêtre, les esprits, des forces de la nature... Donc même lorsqu'ils ne dansent pas, les masques sont traités comme des êtres vivants (on les nourrit d'offrandes, ils ont une "maison"...) Ils ne ressortiront que restaurés et repeints de neuf, car il doivent être "purs" pour danser (le danseur également aura subi divers rituels de purification)

On peut en général distinguer des masques "vieux" et des masques "jeunes", les premiers étant plus puissants que les seconds, impliquant un traitement différent pour chaque type. Ce à quoi on peut ajouter des masques de divertissement (plus récents) qui sont exempt des nécessités de rituels.

Formes :

A défaut de traiter de tout ça dans cette page, je vais me consacrer, au masque, au sens occidental du terme:
la sculpture qui représente le visage et peut prendre des formes très variées:
  Masque frontal          -     Masque  heaume     -      masque cimier          

Afr_FACE_VdM Afri_HEAU_VdM Afri_cimier_VdM 

Masque lame ou à étages - Masque planche ou papillon - masque miniature

Afri_lame_VdM     Afri_planche_VdM   Afri_mini_VdM

Les maques on rarement des formes et dimensions réalistes, il servent à s'éloigner de l'humain, non à le représenter. Ils peuvent de ce fait ne pas se porter sur le visage, et les yeux du danseur ne sont que rarement dans ceux du masque.

Ils sont attachés diversement par le costume, mais, dans bien des cas, le danseur le tient par un bout de bois spécifique qu'il serre entre ses dents. De fait un masque ne parle pas, il ne chante pas non plus. Son langage est sa danse.

La sortie de masque :

Les masques peuvent apparaitre pour une fête simplement, mais ils sont généralement liés à des cultes:

  • agraires (pour faire germer les graines, faire venir la pluie, etc.).
  • pour l'initiation des jeunes hommes.
  • pour les funérailles.
  • pour l'usage du sorcier.
  • pour l'intronisation d'un chef, d'un roi, ou affirmer son pouvoir.

Dans d'autres cas, il servent aussi à marquer le lien social, un rôle civique:

  • pour faire la police, voire le percepteur des taxes locales.
  • pour encourager les guerrier, ou les athlètes.
  • plus récemment pour les fêtes, voire en danse de représentation.

Pour chaque fonction les masques sont différents.

Hormis pour les divertissements, et certaines fonctions sociales, pour la majeure partie des ethnies les masques ne peuvent être vus que par des hommes initiés.

Quelques voies pour identifier les masques:

Il est impossible de faire des généralités quand au sens et à l'usage des masques, surtout sur un aussi grand territoire et avec tant de peuples. Néanmoins pour comprendre comment ça peut fonctionner, quelques repères (simplistes forcément) dans la grande diversité des formes:

formes animales

  •   Représentation d'un animal: masque pacifique en lien à la nature et aux rites agraires. ils incarnent la force dont cet animal est le symbole.

Afri_animal_VdM

  • animal composite: peut représenter le chaos originel, les forces et formes encore indistinctes

Afri_ani_composite_VdM

  • mélange homme et animal stylisé: L'animal peut-être l'emblème de la famille (pour des funérailles, des rites familiaux) ; ou ce peut être un masque d'initiation où chaque animal est un grade d'initié.

Afri_ini_h_a_VdM

formes abstraites

  • les symboles sont déchiffrables par les seuls initiés, ils peuvent être des sentences à ne pas oublier. Mais ce n'est pas une "écriture" au sens strict.

Afri_abstrait_VdM

Formes humaines

  • avec des symboles abstraits, inquiétants: masque de sorcier ou d'initié.

Afri_sorcier_VdM

  • plutôt féminin avec traces de larmes, ou, pour les régions équatoriales, du blanc (couleur de la mort): masques de funérailles.

Afri_punu_VdM

  • formes naturalistes, avec des marques type scarifications ou de vieillesse: plutôt pour marquer la hiérarchie, ou symbole d'un groupe social, un rôle civique. la vieillesse est un signe d'importance, le masque est bénéfique.

Afri_h_ag__VdM

  • formes très exagérées saillantes: forme de guerrier, marque l'agressivité. Pour les danses d'encouragement des combattants. Certains peuvent aussi caricaturer le guerrier dans des sorties plus pacifiques.

Afri_guerre_VdM

  • formes simplifiées bombées: forme féminine d'encouragement aux athlètes.

Afri_athlete_VdM


Résumé établi d'après les ouvrages:

  • Masques - ouvrage collectif - Catalogue d'exposition du musée Dapper
  • Arts premiers - de Bérénice Geoffroy-Schneiter - ed. Assouline
  • Masques vivants, patrimoine Nuna - de Yannick Giorgi - ed. desiris
  • Masques du monde - ouvrage collectif - catalogue des collections du musée du carnaval et du masque de Binche
  • Afrique noire - de Laure Meyer - ed. Terail
  • Arts primitifs - collectif - coll. les grandes époques de l'art - ed. Gründ
  • Masques, chefs d'oeuvres des collections du musée du quai Branly - ed musée du quai Branly

Posté par voixdumasque à 23:48 - - Commentaires [2]
Tags : , , ,


  1